Elle regarde bleu, moulée d'un contre-espoir qu’elle ignore. Il lui faut une échelle, le voyage est risqué. Tout en haut, elle court.
Elle va au cœur comme on va aux champs, malgré les intempéries. Plus petite que ce qui la porte, elle a des douleurs mal ficelées, des maladresses. Dans la chambre verte de mai elle revient
souvent, déplie son cahier, consulte ses images, filtre la matière. Elle est comme une épine, comme une épure, le jour la touche à peine. Au ventre de la terre elle connaît le feu qu’elle redoute
moins que la ruse des hommes.
Ile Eniger - Il n'y aura pas d'hiver sans tango, mon amour - Éditions Chemins de Plume
Elle se souvient. Le piano blanc au centre du désert. La trace de musique. Unique. Les hanches du sable, mouvantes sous la tonne de
ciel. Le jardin de monastère, ses paroles d'oiseaux, son silence de loin du monde. La sonnette du vélo, aigrelette. Les fleurs, les légumes, les fruits, dans le panier sur le porte-bagages. La
légèreté de la chanson inventée chaque jour. Parfois la voix qui manque. Les baies de sureau plein les doigts. Noires. La nuit et l'ortie de chemin, la brûlure. Le cornouiller, bras tendus vers
la neige. La lumière dans la pluie, la réponse. L'écriture de brindilles, de pattes de bêtes. Le je, fragile. Elle se souvient, les mains en attente. Et le battement. Les ailes.
Un jour ailleurs, lointain en son image. Sans parole, arrêté seul. Et la lumière calme. Les rires revus de mémoire. Été flambant jaune sur les fraîcheurs de lac. Ce fruit mordu laissé sur
l'étagère. Un jour plus un jour plus un jour qui n'en faisaient plus qu'un. Sandale légère au long des longues routes longues . Et le silence, les soirs, posé comme une lampe. Un jour ailleurs dans
le jour d'hui lassé. Petit regain qui monte avec l'automne et tombe avec les feuilles de novembre épuisé.
Ile Eniger - Un cahier ordinaire
Les rangées plus longues que lui le cassaient au matin et le relevaient peu. Il taillait les vignes, les
arbres, et les vignes, les arbres le reconnaissaient. Il entendait l’orage avant même l'oreille, goûtait la terre pour savoir ce qui lui manquait. C’était un homme simple, de prime colère,
d’émotion rentrée. Un loup pas bien méchant qui jouait au féroce. Je n’ai jamais bien su qui il était, il ne parlait pas plus sous le soleil que sans. Il me semblait la porte entrebaîllée qui
parfois attire, et souvent effraie. Les soirs le ramenaient fourbu, rompu à l’échine, lointain et réel à la fois. Ainsi passait sa vie d’un point à l’autre, loin des images que j'avais. Je l’aurais
voulu différent et qu'il fasse l'enfance sans peur mais nous n’avions pas la même lampe pour éclairer la route. Quand le vieux loup est mort, j’ai reconnu mon père.
Ile Eniger - Du feu dans les herbes - Éditions Cosmophonies
Dans la
région de Charlevoix, Route 138 vers l'Île aux Coudres, les montagnes froides surveillent un Dépanneur de la Baie St Paul, un galion le pied dans les terres et des écureuils gardeurs de noix. Des
fleurs et des oiseaux brodent le dernier point d'été aux jardins.Les
maisons cherchent leurs mitaines.Le "Mouton Noir" pousse sa porte sur le dernier touriste. L'hôtel du "Cèdre rouge" a cordé son
bois et vernis ses façades. Une broue dans l'toupet agite les nuages québécois. Le St Laurent, plus gris que gris, mène ses eaux plus loin. Le gel fait quelques signes.Les états d'âme ont manqué les outardes. L'hiver approche dans la Belle
Province.
Le froid vit ses désirs de givre. S'installe. Blesse la terre. Blanchit le soleil. Gèle la voix de la fontaine. Étrangle le ruisseau. La pluie glacée mord
l'argile et la noie. Quelque chose d'indifférent éparpille les couleurs, range les outils, rentre les chaises, défait la chaleur. Nous n'irons plus au bois le vélo est cassé. Pas plus au rêve, la
saison est fermée. Des instants fugaces éveillent des fleurs plus proches de l'humus que de la virevolte. Les arbres s'enrhument dans des éclats de vent. L'acidité brûle les feuilles, enterre la
verdeur. Les racines mangeront les cendres. Une tisane amère boit son dernier effort. L'ange fatigue. La vie grelotte, indécise, fragile.
Je suis
sans toi. Des morceaux de temps entrent dans mes poignets. La page ne saigne pas, se tait. La page, muette, vide. La mer à l'angle de la fenêtre dit plus. Le jour plus frais qu'hier, mes doigts
gourds. Ma toute petite vie d'abeille minuscule les yeux sur l'immense. La tasse de café noir, le sucre ailleurs. Ce sont des choses qui font silence. Des mots prétextes qui vont. Solitude
innommée. Noyaux secs dans les blancs du manque. Le temps se brise en petits bouts de verre.